L’activité de PhiloCité en matière d’interculturalité a commencé il y a quelques années par une poignée d’heures annuelles d’animations pour des groupes de primo-arrivants dans les associations du secteur de l’intégration. Du point de vue des visées des associations en question, les ateliers permettaient de combiner d’une part l’apprentissage du français, car on y arpentait les territoires de la langue au-delà des régions de l’utile et de la bureaucratie, et d’autre part l’intégration citoyenne, puisqu’on s’y astreignait à une parole dialogique et rompue à l’écoute, soucieuse d’argumenter et d’intégrer l’avis des autres dans un cadre où tout est en droit discutable, selon le fonctionnement démocratique. Pourtant, il est vite apparu que ce principe de mise en discussion généralisée était rarement la norme chez les participants, mais que cela n’empêchait pas de fécondes discussions. En réalité, le moteur de ces moments souvent riches n’était pas tant le principe démocratique selon lequel tout peut et doit se discuter – en disant ce qu’on pense et en se mettant à la place de tout autre – que l’occasion de parler ensemble de « ce qui compte », des choses « importantes », par distinction d’avec les choses de première utilité ou administratives.
L’ « important » du quotidien s’est avéré une matière tout aussi sujette à divergences et à des échanges susceptibles d’une construction rationnelle, mais sur un mode manifestement différent de celui du « débat » où chacun « argumente » pour défendre son opinion « éclairée » à l’appui de fondements « universels ». Cette expérience nous a rendu sensibles à une forme de divergence entre ce qui peut s’exprimer dans le cadre d’un atelier de discussion philosophique et ce qui n’y a pas (ou difficilement) droit de cité. Cette forme de divergence est due à ce qu’on appelle trop rapidement la « diversité culturelle », aux rapports de force qui la traversent. Lorsque des primo-arrivants s’expriment dans un genre de discours hétérogène à celui pratiqué dans le pays d’accueil, et dont la norme de légitimé n’est pas reconnue par l’interlocuteur, il n’y a pas d’abord lieu de « débattre » puisque les conditions ne sont pas réunies. Or ce sont ces conditions qui sont à créer. De la même manière, lorsqu’un animateur vient avec une proposition qui n’a pas d’importance et qu’il n’est pas utile de discuter, les participants peuvent ne pas parvenir à s’engager dans la réflexion, malgré toute leur bonne volonté. Dans les deux cas, il y a lieu d’identifier un « différend » (au sens de Lyotard) et de s’aventurer dans les enchevêtrements et les apparentements complexes des genres de discours hétérogènes afin de hasarder des traductions, en procédant à tâtons par comparaisons, analogies, enquête logico-sémantique, etc.
Ce que nous apprenons ainsi avec les primo-arrivants s’applique, deuxièmement, à l’intérieur même de toute culture, hétérogène elle-même et non moins traversée par des rapports de force similaires : c’est systématiquement, alors, que l’atelier philo peut privilégier l’attention aux « mésententes » (au sens de Rancière), c’est-à-dire par-delà l’opposition entre des arguments, les oppositions entre des arguments et ce qui n’est pas reconnu comme tel, n’est entendu que comme de la parole insensée ou du bruit.
La philosophie est alors, et troisièmement, incitée à emprunter d’autres chemins que ceux de la parole : en ce sens les activités avec les primo-arrivants ont été l’un des laboratoires les plus féconds d’ateliers philo-art, où la création d’objets sensibles a permis maintes fois de construire de l’échange là où le discours aurait buté aveuglément et stérilement sur du différend ou de la mésentente.
Aussi, une formation a été mise en place concernant spécifiquement la diversité culturelle, qui vise à fournir aux formateurs du secteur de l’intégration, mais aussi plus généralement à quiconque est confronté à un public présentant de la diversité culturelle, des outils philosophiques pour interroger sa pratique et affronter de manière féconde les problèmes que lui pose la diversité culturelle.
Au niveau de l’animation, de la formation comme de la recherche, cette activité de PhiloCité dans le
domaine de l’interculturalité est au service de la cohésion sociale. Mais cela, précisément, en travaillant à rebours d’une certaine version, malheureusement très en vogue, de l’intégration : contre l’intégration des personnes, c’est-à-dire cette injonction faites aux individus de « s’intégrer », nous gageons qu’apprendre à s’exposer à de l’altérité (des manières de penser, de sentir et d’agir) peut constituer pour la société même une force d’altération et donc de souplesse, et ainsi contribuer à une société plus intégrée (au sens de Durkheim).
Cette activité de PhiloCité est mise en péril par les mesures du gouvernement actuel, le subside Initiative Locale d’Intégration (Région wallonne) n’ayant pas été renouvelé en 2026, comme tous les subsides improprement (et en dernière analyse, scandaleusement, car ils finançaient des activités et des travailleurs qui ne le sont pas) qualifiés de « facultatifs ».
Exemples d’activités
Animations
- Cycles d’animations avec les primo-arrivants en partenariat avec le Monde des Possibles ASBL, l’Aide aux Personnes Déplacées ASBL, F41 ASBL, …
Formations
- Formations en interculturalité et lutte contre le racisme en collaboration avec des Centres régionaux d’intégration de Wallonie
- Formation « Un autre universel. Formation philosophique à l’interculturalité »
- Formation « Une école plus égalitaire : approche philosophique des enjeux de genre »
- Formations diverses données lors des Rencontres pédagogiques d’été de ChanGements pour l’Égalité